L’art de la pacification sociale

Article du média « Zones Subversives »

L’art de la pacification sociale
L’art et la culture se piquent parfois d’irrévérence. Mais l’art reste avant tout une industrie qui participe à la pacification sociale.

 

La culture comprend l’art et la littérature, mais aussi tout un ensemble de pratiques. La culture se traduit également par des règles et des codes qui révèlent son appartenance de classe. L’accès et la consommation de la culture légitime reste un privilège réservé à une élite. Mais la culture apparaît également comme un secteur économique important. La culture favorise ainsi une domestication sociale et économique.

Les lieux de création sont alors séparés de la critique sociale et politique. La culture devient même un instrument de conquête, que se soient dans les quartiers populaires ou au-delà des frontières avec la francophonie. L’éditeur Laurent Cauwet soulève les enjeux actuels liés à la culture sans le livre La domestication de l’art.

 

                                                   

                                             

 

La domestication des artistes

 

La culture est un Ministère, lieu de décision et de production. « Un lieu qui produit les spectacles, les débats, les artefacts consommables de l’art, de la littérature et de la pensée », décrit Laurent Cauwet. L’économie de la culture dispose également de ses prolétaires, condamnés à continuer de créer pour survivre. « Toute personne employée par cette vaste entreprise n’a pour autre destin que de servir ses maîtres », constate Laurent Cauwet. Le travail culturel doit se plier à des contraintes pour se soumettre au cadre de l’État et du marché afin de toucher des cachets et des subventions. Le prolétarisation de l’art impose l’auto-censure et le formatage.

La poésie ne rentre pas dans le cadre de l’industrie culturelle. Elle se diffuse dans les fanzines ou dans la rue sur des affiches. Mais la poésie reste liée à l’art. Ce sont des poètes qui sont à l’origine des principaux mouvements d’avant-garde artistique. Les dadaïstes sont avant tout des poètes qui inventent de nouvelles pratiques artistiques. La poésie est alors reliée à la vie quotidienne. « Ces avant-gardes historiques ont en commun une même dynamique : la volonté de concevoir une poésie totale qui peut s’exprimer hors du livre, du musée ou du théâtre… pour se mêler intimement à nos vies », souligne Laurent Cauwet. Mais l’institution ne retient que de la poésie uniquement le spectacle et la muséification. Un milieu poétique peut alors se créer avec ses petites entreprises.

La culture devient une arme de domestication. Les artistes de rue valorisent davantage l’artifice que la réflexion critique. Les animateurs socio-culturels se rendent dans les quartiers populaires pour éduquer leurs habitants. Ils sont payés par le même État qui produit des crimes policiers. « Ce qui est demandé à l’artiste rémunéré par l’entreprise culture, c’est de participer à la pacification, sous couvert d’intégration, des habitants des quartiers populaires, tenter de faire croire en la sollicitude et la bienveillance de l’État, convaincre cette population que leur parole, leur regard, leur pensée ont un sens et comptent », observe Laurent Cauwet. Moins violent que le policier, l’artiste adopte la même fonction d’empêcher toute forme de révolte. Le public doit rester passif et apprivoisé.

                                             Ruben östlund présente un tas de graviers dans un musée à Stockholm, et des visiteurs forcément interloqués.

 

L’hypocrisie de l’art

 

Les grandes messes festives, comme la fête de la Musique ou la Gay Pride, colonisent l’espace public. Ces manifestations culturelles éradiquent le débordement et la transgression joyeuse contenue dans la fête. L’élite et le bon peuple doivent communier ensemble dans ces évènements. Ensuite, ces fêtes de type « Capitale européenne de la culture » participent au remodelage de l’espace public et à l’embourgeoisement urbain. L’opération Marseille 2013 permet d’éloigner les classes populaires des centres villes, comme le montre le film La fête est finie.

L’hypocrisie de l’art devient également grotesque. La subversion doit rester cantonnée dans le cadre culturel pour rester inoffensive. Par exemple, une œuvre valorise le vol. Mais lorsqu’elle est volée, le commissaire d’exposition n’hésite pas à appeler la police. La critique du travail peut être mise en avant, mais pas la critique de l’entreprise qui finance l’exposition.

 

Les institutions publiques et privées peuvent désormais largement collaborer. La fondation Louis Vuitton permet de mettre en avant des œuvres, mais fait surtout la promotion de son entreprise de luxe. Mais Louis Vuitton peut tranquillement organiser des expositions dans des musées publics. Cette entreprise peut ainsi redorer son image de marque. Louis Vuitton a participé à la collaboration avec l’État français sous Vichy. Elle participe également au groupe LVMH, dirigé par Bernard Arnault, Cette entreprise n’hésite pas à exploiter des ouvrières bulgares avec des faibles salaires. Mais LVMH reste un puissant annonceur publicitaire, ce qui explique l’engouement médiatique pour la fondation Louis Vuitton.

La fondation Imago Mundi de Benetton célèbre la diversité culturelle. Elle commande des œuvres aux artistes du monde entier. Mais elle se garde bien d’évoquer l’exploitation des ouvrières et des ouvriers dans les usines des pays pauvres. L’art permet à Benetton de se donner une bonne image.

La brochure La fête est finie évoque Lille capitale européenne de la culture. Ce texte analyse le rôle des manifestations festives, désormais moteurs de la pacification sociale. « L’idée qu’ici le Capital n’avance plus à coups de canon, mais précédé d’une milice dansante, bruissante, bigarrée d’artistes en costumes et de branchés sous ecsta ne nous est pas encore familière », analyse la brochure. La culture et l’aménagement urbain permettent la normalisation.

   

         Manifestation d'intermittents du spectacle à Paris en mars 2010.

 

Contestation et créativité

 

Laurent Cauwet décrit bien l’imposture de l’art et de la culture. Sous des couverts de liberté d’expression et d’irrévérence, l’art participe pleinement à la pacification sociale. Laurent Cauwet montre bien les enjeux politiques qui traversent le milieu artistique. Cette plongée dans le monde culturel permet également de décrire les évolutions de la société. Laurent Cauwet rappelle que l’art est avant tout une industrie. Les artistes restent soumis aux patrons et aux institutions qui les énumèrent. Cette approche matérialiste permet de briser l’émerveillement autour d’évènements artistiques encensés par les médias. Les fondations et les entreprises du luxe qui contrôlent le marché de l’art fournissent de nombreux exemples d’un art hypocrite qui vise à masquer la misère et l’exploitation.

En revanche, Laurent Cauwet égratigne un peu moins les artistes. La lutte des intermittents du spectacle en 2014 montre bien leurs tiraillements. Ils contestent un Ministère de la Culture qui par ailleurs les subventionne. Le mouvement social repose donc sur une hypocrisie. Surtout, loin d’un rapport de travailleur à patron, les intermittents se vautrent dans l’entre soi du petit milieu culturel. L’art et l’intérêt général réunissent exploiteurs et exploités dans la défense de la culture. Les analyses critiques sur les mouvements des intermittents révèlent toutes ces contradictions qui traversent le milieu artistique.

En revanche, Laurent Cauwet reste lucide sur les possibilités de faire pencher l’art du côté de la contestation. Certes, il défend la poésie qu’il édite. Mais peu d’artistes parviennent à vivre à la marge de l’État et du marché. Laurent Cauwet souligne bien la dimension poétique des révoltes sociales. Le cortège de tête et les nombreux tags qui enjolivent l’espace urbain pendant le mouvement de 2016 semblent plus poétiques que les spectacles subventionnés et les expositions des fondations. Ce n’est pas l’art qui peut apporter du conflit et de la critique. C’est la contestation sociale qui peut devenir poétique et créative.

 

Source : Laurent Cauwet, La domestication de l’art. Politique et mécénat, La Fabrique, 2017

 

Articles liés :

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Miami : art et urbanisme

Lutte des classes et urbanisme à Paris

 

Pour aller plus loin :

Radio : Fiac : marché de l’art ou art de marché ?, émission Comme un bruit qui court diffusée sur France Inter le 28 octobre 2017

Radio : Poésie et lecture(s), émission diffusée sur France Culture le 16 septembre 2016 

Vidéo : Lecture poésie armée enregistrée à Manifesten en février 2014

 

Jean-Philippe Cazier, Laurent Cauwet, La domestication de l’art, publié sur le webzine Diacritik le 14 septembre 2017

Compte-rendu de Frédéric Thomas publié sur le site de la revue Dissidences le 7 octobre 2017

Bertrand Verdier, La domestication de l’art de Laurent Cauwet, publié sur le site Sitaudis le 18 septembre 2017

Articles de Laurent Cauwet publiés sur le site des éditions Al Dante

Articles de Laurent Cauwet publiés sur le site Mediapart

Laurent Cauwet, La pratique de l’édition est difficile, donc possible, publié dans la revue Lignes n°20 en 2006

Manifesten : Bernard Hiedsieck inaugure ce 19 septembre le nouveau lieu des éditions Al Dante, publié dans le webzine Inferno le 19 septembre 2013

Laurent Cauwet, séance Qui-vive du 28 février 2013

Anne Pitteloud, Al Dante pas encore cuit, publié dans le journal Le Courrier le 9 décembre 2006

 

Nicolas Langlais, « Culture en danger », si seulement…, publié sur le site de la revue Temps critiques en janvier 2006

Une illustration des limites du consensus démocratique dans la lutte – La grève des intermittents à Cratère surface (Alès), publié sur le site Exploités énervés le 12 août 2014

Mafalda et Valérian, On a les chefs qu’on mérite. À propos du mouvement des intermittents du spectacle, publié sur le site DDT21 Douter de tout…

La DRAC de Montpellier méprise les précaires, publié sur le site Le Pressoir le 26 février 2016

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