Pouvoir, marchandages et votes : une matinée dans les coulisses de la démocratie universitaire.

Article initialement publié sur le site montpelliérain « Le Pressoir ».

Pouvoir, marchandages et votes : une matinée dans les coulisses de la démocratie universitaire.

Mardi 10 mai 2016, c’était jour d’élection à l’Université Paul Valéry – Montpellier 3. Pas une élection ouverte à tous, mais un vote au sein d’un des conseils centraux de cette université, le Conseil des Études et de la Vie Universitaire (CÉVU). Il s’agissait, durant cette longue matinée, de désigner le futur vice-président de ce conseil, ainsi que de procéder à l’élection du futur vice-président étudiant.

 

Conséquences d’une kermesse électorale

Ces élections font suite au scrutin universitaire qui avait vu la victoire, au sein du collège électoral des enseignants-chercheurs, de la liste de la présidence sortante. Lors de ces élections, cette équipe avait multiplié les manœuvres douteuses afin de s’assurer une majorité dans les conseils (Conseil d’Administration et CEVU), allant même jusqu’à mettre en place une liste « étudiante » de circonstance (« Union des Étudiants de Lettres » UDEL) et à appeler à leur vote en salle de cours. Au niveau étudiant, le scrutin avait pris des airs de kermesse électorale, sur fond de guerre fratricide entre deux corpos, la « Corpo Lettres Epsylone », oscillant entre paniers bio et soirées en discothèques, étant opposée à « l’Association des Étudiants de Montpellier 3 » (ADEM3), affiliée à l’organisation étudiante nationale FAGE, qui approuve globalement le projet de Loi Travail. Comme à son habitude, l’UNEF avait dépêché des dizaines de membres du bureau national pour « accompagner » les étudiants jusqu’au bureau de vote. Face à ces bulldozers, les syndicats « Solidaires Étudiant-es » et « Syndicat de Combat Universitaire de Montpellier » (SCUM) se présentaient en ordre dispersé. A ce tableau nous pouvons rajouter la présence saugrenue d’une « Liste Indépendante » chapeautée par le POI, le Parti Ouvrier Indépendant, une organisation trotskiste. L’UNEF avait réussi à maintenir sa domination avec 5 élus, face à 4 élus pour la Corpo Lettres, 2 pour l’ADEM3, 2 pour Solidaires Étudiant-es, et enfin un siège pour chacune des autres listes (UDEL, SCUM et POI) [1].

Suspension de séance, intimidation et vote.

Fin de la parenthèse et retour aux coulisses de ce CEVU du mardi 10 mai. L’enjeu pour le nouveau président de l’université Patrick Gilli, était d’assurer la continuité de l’équipe sortante dont il faisait partie. Soutenue par le SNESUP et la CFDT, cette équipe a mené, pendant 8 ans, une politique qualifiée de « clientéliste » par les syndicats de personnels [2]. En interrogeant un responsable syndical étudiant, les griefs sont nombreux : « mise en place de quotas d’accueil dans certaines filières, pratiques de sélection illégale en L1 et M2, non-paiement et non-titularisation des personnels précaires vacataires, arnaque aux frais d’inscriptions, préférence nationale en matière d’exonération des frais d’inscription ». La liste est longue et édifiante. Loin de prétendre ici défendre une gestion « de gauche » ou « alternative » de l’université, le propos ici est de dresser un panorama détaillé du contexte dans lequel se déroule la « démocratie universitaire » , et plus particulièrement ce CEVU du 10 mai, présidé par Patrick Gilli, le président. Ce dernier demande, d’un ton assuré, aux éventuels candidats de se déclarer. La vice-présidente sortante, Laure Echalier lève la main. Une autre main se lève, plus discrète : celle de Philippe Joron, tête de liste de la liste de l’opposition (FO), qui a pourtant largement perdu les élections parmi les enseignants-chercheurs (5 sièges, contre 11 pour la majorité). Rire nerveux du président de l’université. Effectivement, il est traditionnellement d’usage, dans les instances universitaires, qu’il n’y ait qu’un candidat par poste. Là, nouveauté, un candidat d’opposition se présente. Il justifie sa candidature par une prétendue volonté « d’équilibre, de prise en compte des étudiants et personnels non-enseignants et de transparence des décisions ». Ce à quoi la vice-présidente sortante, visiblement surprise de cette concurrence inattendue et inhabituelle, répond par le « risque de blocage institutionnel en cas de cohabitation ». Le président de l’université enfonce le clou en faveur de sa candidate, ajoutant qu’il ne lui serait pas possible de travailler avec quelqu’un qui s’est présenté contre lui aux élections. Mazette ! Ces gens ne seraient donc pas capable de se parler autour d’une table ?

Bref, premier tour. Dans une atmosphère ou la tension est palpable, chaque élu met son bulletin dans l’urne. Puis vient, dans un silence de cathédrale, le décompte des voix, puis enfin, l’annonce des résultats : « Bulletins nuls, 3. Laure Echalier, 18 voix, Philippe Joron, 19 voix ». La majorité de 21 voix étant requise, un second tour est alors annoncé par le personnel du service juridique. « Suspension de séance » tonne le président de l’université en coupant quasiment la parole à l’agent administratif. A ce moment là, il devient aisé de savoir qui a voté quoi, puisque les deux élus de l’ADEM3 se voient « convoqués » dans un couloir par le président de l’université. Les deux élus ont vraisemblablement voté nul, tout comme l’élu du POI, qui l’avait annoncé au préalable. Les enseignants-chercheurs ont voté pour le candidat de leur liste respective, et parmi les 4 élus des personnels BIATOS, 3 ont voté pour le candidat de l’opposition.

« Sociaux-traitres ! »

C’est donc au niveau de la représentation étudiante que le vote se joue. Et il y a de quoi se pincer en assistant à la scène surréaliste d’une élue de l’UNEF traitant les élus de Solidaires Étudiant-es de « sociaux-traitres ! ». Ces derniers ont voté pour Laure Echalier, la vice-présidente sortante du CEVU (SNESUP-CFDT), alors que l’UNEF faisait partie d’une coalition d’opposition des plus hétéroclite rassemblant personnels BIATOS (CGT, SNPTES), étudiants (Corpo Lettres Epsylone, SCUM, UNEF) et enseignants minoritaires soutenus par FO. En gardant à l’esprit le bilan d’austérité de l’équipe de direction sortante, l’insulte prend alors tout son sens. Mais pas le temps d’y réfléchir plus longtemps, car le moment du second tour est venu. Le scrutin se déroule dans le même silence que le précédent et la tension est palpable. Le décompte des voix provoque progressivement des mines abattues d’un côté, et des visages souriants de l’autre. La proclamation vient ensuite, mais tout le monde sait déjà : « bulletins nuls, 1. Philippe Joron 21 voix. Laure Echalier, 18 voix ». Applaudissements de la quasi-totalité des élus étudiants, Laure Echalier quitte la salle les larmes aux yeux, et le président de l’université Patrick Gilli, ordonne une nouvelle suspension de séance. Les auteurs de ce « coup d’état » se congratulent, tandis que les élus de l’ADEM3 expliquent n’avoir pas supporté les tentatives de pression dont ils ont été l’objet durant l’entre deux tours de la part de la présidence de l’université.

Sagement, chacun retourne ensuite à sa place afin de procéder au second scrutin, à savoir l’élection du vice-président étudiant. Patrick Gilli, président de l’université, demande aux candidats de se déclarer. Une main se lève, à proximité de l’ex-vice présidente du CEVU. Il s’agit de celle de Mathilde Baudouin, élue de Solidaires Étudiant-es, qui avait déjà été nommée vice-présidente étudiante à la surprise générale à l’automne 2015. Aussitôt, une seconde main se lève, il s’agit de Valentin Ducellier, membre de l’UNEF, qui présente sa candidature comme la matérialisation de l’opposition à la politique de la direction de l’université. Plusieurs enseignants-chercheurs proches du président de l’université prennent la parole et, d’un ton hargneux, multiplient les attaques contre ce jeune candidat. Comme pour l’élection du vice-président du CEVU, le scrutin ne dégage aucune victoire : 3 bulletins blancs, 19 voix pour Mathilde Baudouin et 18 voix pour Valentin Ducellier. Une suspension de séance est réclamée, mais cette fois-ci par une élue étudiante. Les discussions sont vives et il apparaît que l’ADEM3-FAGE soutient la candidate de Solidaires Étudiant-es, tout comme les enseignants-chercheurs affiliés au SNESUP et à la CFDT. Un bref accrochage survient entre des membres de Solidaires Étudiant-es et du SCUM : alors que le premier lui demande si le SCUM va voter pour eux, le second lui répond, visiblement excédé : « le SCUM ne soutiendra jamais une vice-présidente étudiante qui applique la préférence nationale en commission d’exonération des frais d’inscription » [3]. On comprend alors que l’élue de Solidaires Étudiant-es est pleinement engagée aux côtés de la présidence de l’université, ce que confirmera immédiatement l’élue CGT des personnels BIATOS. Le deuxième tour confirme le revirement des élus ADEM3-FAGE en faveur de la candidate de Solidaires Étudiant-es : Mathilde Baudouin est élue avec 20 voix contre 19 à son opposant, et une voix nulle, et pourra ainsi continuer à bénéficier des avantages matériels (local personnel, compte à l’imprimerie) et pédagogiques (un ECUE « intervention sociale » validé d’office, dispenses d’assiduité) liés à cette fonction, qu’elle occupe depuis déjà 6 mois.

De la lutte des places à la lutte des classes

Cette matinée de scrutin au sein du Conseil des Études et de la Vie Universitaire (CÉVU) de l’Université Paul Valéry – Montpellier 3 aura ainsi été instructive à plus d’un titre. Tout d’abord le clivage fort existant entre d’une part l’élite gérant la fac, composée d’enseignants-chercheurs, et d’autre part les personnels BIATOS et les étudiants. Ensuite, les pratiques de rapports de forces qui s’exercent entre ces blocs, mais aussi au sein même de ceux-ci. Le « coup d’état » d’une improbable coalition entre étudiants, personnels BIATOSS et enseignants-chercheurs minoritaires apparaît ainsi comme la traduction concrète de ces rapports de forces. La « démocratie universitaire », se révèle ici bien loin de l’image œcuménique et bienveillante qui lui est ordinairement accolée. Il s’agit avant tout d’un monde violent guidé par des ambitions et des motivations souvent bien éloignées d’un quelconque « intérêt général ». Ainsi, le candidat enseignant-chercheur battu aux élections peut prendre sa revanche en étant élu vice-président du CÉVU, les élus étudiants ADEM3-FAGE empêchent leur concurrent au niveau national, l’UNEF, de remporter une fac de plus, et Solidaires Étudiant-es, habituellement pourfendeur de la « cogestion » [4] et de « l’austérité », obtient un poste de vice-président étudiant en échange du soutien à la direction de l’Université.

Il apparaît ici clairement qu’aucun changement réel ne pourra s’opérer dans ce type d’institutions, aussi « démocratiques » soient-elles. Ce ne sont que des arènes pour d’impitoyables luttes de pouvoir. Loin de ces manigances et combats d’égo, le changement ne pourra se faire que par les luttes, et cela vaut tout autant pour le petit monde universitaire, que pour l’ensemble du monde qui le produit.

Un témoin.

Notes

[3« préférence nationale en matière d’exonération des frais d’inscription » https://combatuniversitaire.wordpress.com/2016/05/10/lundi-9-mai-le-scum-a-tenu-son-assemblee-generale/

[4Article 2-7 de la charte de Solidaires Etudiant-es « Nous affirmons qu’on ne peut pas à la fois combattre et gérer. » : http://www.solidaires-etudiant.org/blog/2014/02/04/charte-de-solidaires-etudiant-e-s-syndicat-de-luttes/

 

 

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