La sociologie est-elle un sport de flic ?

 SOCIOFLICAlors même que le syndicat étudiant local SUD Étudiant, en compagnie d’un professeur de sociologie, invitait le sociologue Philippe Corcuff pour discuter, avec d’autres sociologues ou futurs sociologues, de son ouvrage modestement intitulé « Ou est passée la critique sociale ? », le blog d’analyses Zones Subversives livrait une vision assez différente de la sociologie. Enfin, on ne résiste pas à l’envie de vous faire partager un article du journal autonome La Sulfateuse (page 7), article qui a d’ailleurs inspiré le titre de cette brève sur notre site.

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Franck Poupeau évoque les limites, sur le plan théorique et pratique, de la gauche radicale.

Le sociologue Franck Poupeau analyse le renouveau de la pensée critique. Proche des idées de Pierre Bourdieu et de la gauche de gauche, il tente de se positionner dans le paysage intellectuel de la gauche radicale. Il s’inscrit dans la démarche d’une sociologie critique. Franck Poupeau publie son livre dans la collection Raisons d’agir. Cette association de sociologues critiques défend les organisations du mouvement social et semble proche du Front de gauche. Elle s’inscrit dans un mouvement surtout antilibéral et peu critique par rapport à l’État. Elle ne semble pas davantage s’inscrire dans un mouvement de rupture avec le capitalisme. Franck Poupeau semble attaché à la nécessité de l’avant-garde intellectuelle, dont il considère évidemment faire parti, pour dévoiler les ressorts de la domination.

Il s’inscrit dans une posture de sociologue. Contre des approches plus philosophiques, il insiste sur la dimension scientifique de sa réflexion. Contre les approches de contre-expertise économique, il s’appuie sur une analyse plus globale.

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Un renouveau de la gauche critique dans un contexte de crise

Les réflexions de Franck Poupeau permettent de comprendre les enjeux politiques autour du renouveau de la pensée critique. Dans un contexte de crise économique, il semble indispensable de réfléchir à une alternative au capitalisme. La sociologie peut surtout permettre d’expliquer les raisons de la faible influence des mouvements contestataires et de la critique théorique sur la réalité sociale.

Les différentes tentatives pour « refonder la gauche » semblent échouer. Pierre Rosanvallon, punching ball favori des bourdieusiens, s’inscrit dans une perspective social-libérale. Il s’oppose au marxisme et à l’altermondialisme. Il s’attache à dénoncer les conséquences de « l’exclusion » pour mieux consolider la paix sociale. Mais la gauche antilibérale se contente de quelques luttes défensives qui se limitent à un repli sur l’État social. La gauche radicale peut également adopter une rhétorique postmoderne, conforme à l’air du temps néolibéral. L’apologie des « réseaux » et des « rhizomes » réduit la contestation à un style de vie. Squats alternatifs et petites communautés sont alors présentés comme des solutions aux problèmes sociaux. Mais le salariat, souvent précaire, demeure la condition la mieux partagée dans le société existante.

Franck Poupeau souligne que les luttes minoritaires et identitaires ne doivent pas occulter la défense des intérêts des salariés. Il évoque les syndicalistes SUD, et pourrait signaler le mouvement libertaire, qui luttent contre les expulsions de sans papiers et contre les diverses dominations tout en dénonçant l’exploitation capitaliste. La défense des minorités doit s’articuler avec une critique sociale du capitalisme pour ne pas sombrer dans l’apologie de la diversité multiculturelle chère au libéralisme. Les altermondialistes et les communautés s’apparentent à une pensée néo libertaire Mais ils rejettent la dimension essentielle du mouvement anarchiste que constitue son ancrage dans les luttes sociales et dans le salariat.

Les intellectuels et militants de gauche considèrent que la population partage leurs idées progressistes. Pourtant, les classes populaires subissent également la domination et peuvent adhérer à l’ordre social qui les opprime. Mais Franck Poupeau défend ardemment la discipline sociologique avec des accents néo léninistes. Les luttes sociales ne sont pas considérées comme spontanées mais proviennent de conditions sociales objectives. C’est ce genre de discours qui permet à Pierre Bourdieu de décrire le mouvement des chômeurs comme « un miracle social ». Le scientisme côtoie alors la théologie pour expliquer l’irruption populaire. En revanche, Franck Poupeau souligne pertinemment l’émergence d’une « domination de plus en plus subtile et invisible, mêlant contrainte et adhésion, conformisme moral et conformisme logique, méconnaissance et reconnaissance ».

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Les limites de la gauche radicale

Franck Poupeau analyse la faillite de l’altermondialisme. Ce mouvement, réduit à un spectacle médiatique, semble coupé des luttes sociales.

L’altermondialisme, avec ses « nouveaux militants« , cultive son image médiatique et sa crédibilité. Mais ce mouvement délaisse alors son implantation dans la population pour construire un véritable rapport de force à travers les luttes. « Ce qui était alors en jeu pour ses militants résidait moins dans les moyens d’action directe utilisés que dans les conséquences éventuelles dans le débat public vu au travers de l’image dans les médias » résume Franck Poupeau. Les bureaucrates médiatiques privilégient le dialogue avec le gouvernement et favorisent l’institutionnalisation des organisations du mouvement social.

Avec le spectacle médiatique, les happenings festifs et bariolés sont plus visibles que les luttes ouvrières jugées « archaïques » et « fossilisées ». Les bureaucrates confondent la fin avec les moyens. Le nombre de manifestants et d’organisations présentes prime sur la construction d’un rapport de force réel. Les mobilisations permettent surtout l’existence d’appareils politiciens et d’organisations insignifiantes. Malgré ses analyses lucides, Franck Poupeau s’en remet aux « luttes pour le travail » et à la mascarade électoraliste du Front de gauche.

Les intellectuels de la gauche radicale s’enferment dans leur ghetto universitaire. Ils semblent coupés des luttes et des réflexions issus des mouvements de contestation. La séparation entre chercheurs et militants et, plus généralement, entre la théorie et la pratique caractérise le milieu de la gauche radicale. Cette séparation se renforce avec « la frilosité des chercheurs, les contraintes des journalistes et les urgences des militants en lutte » souligne Franck Poupeau. Ce phénomène explique l’émergence de bureaucrates à la fois militants et intellectuels médiatiques.

Les communautés utopiques sont souvent présentées comme des alternatives au capitalisme. Le livre-film sur Les sentiers de l’utopie présente diverses expérimentations politiques. Franck Poupeau, dans un article pertinent, souligne les limites de cette réflexion. La présentation de ses communautés demeure agréable à suivre mais aussi très idéalisée. « Dans ses petits univers formidables, donc, les gens sont formidables et partagent des expériences formidables de créativité artistique, de richesse pédagogique et de vertu politique » ironise Franck Poupeau.

L’idéologie communautaire repose sur l’affirmation d’un libre choix, dans la manière de vivre et de consommer, souvent illusoire pour la majorité de la population. Cette idéologie se caractérise par la promotion d’un mode de vie, certes en dehors de la société de consommation, mais toujours aussi routinier et ennuyeux. Karl Marx critique les chefaillons proudhoniens, souvent artisans dans l’industrie du luxe, qui défendent la liberté individuelle et la petite économie bourgeoise. Les communautés actuelles renvoient à cette idéologie proudhonienne.

Ses expériences communautaires ne se diffusent pas à l’ensemble de la société. Le capitalisme s’accommode parfaitement de ses marges inoffensives. Ses communautés permettent surtout une autogestion de la misère par les pauvres eux-mêmes. Mais l’alternativisme ne débouche pas vers la construction d‘un autre projet de société. « Ce discours enchanté sur les gens formidables vivant leurs utopies communautaires empêche de voir l’ensemble des conditions sociales, économiques, institutionnelles et symboliques nécessaires à de tels bouleversements politiques » analyse Franck Poupeau. En revanche, ses expériences révèlent l’importance de modifier les pratiques militantes et les relations humaines pour changer le monde.

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Les limites de la sociologie

Franck Poupeau propose une réflexion sur la sociologie et sur ses enjeux politiques. Les émeutes de banlieue en 2005 font l’objet d’interprétations sociologiques qui bénéficient d’une réception politique. Les émeutes sont souvent décrites comme le fruit d’une faible politisation des quartiers populaires. Mais les sociologues ignorent l’histoire des luttes des immigrés. La gauche se cantonne à un anticolonialisme tiers-mondiste mais ne s’intéresse pas aux réflexions et aux luttes qui proviennent des immigrés eux-mêmes. Le discours sécuritaire trouve un écho dans les zones pavillonnaires, avec une petite bourgeoisie qui côtoie les quartiers populaires.

Franck Poupeau revient sur les nombreux livres publiés peu de temps après les émeutes. Ses textes répondent à une urgence éditoriale et à l’affirmation d’un positionnement dans le champ de la sociologie. L’urgence et l’immédiateté ne permettent pas le recul nécessaire pour la réflexion et l’analyse.

La sociologie insiste sur les causes sociales des émeutes pour mieux occulter la dimension politique de la révolte. Les analyses sociologiques semblent inoffensives en raison de leur diffusion dans un cadre médiatico-politique, régit par des normes et des contraintes. « Au-delà d’une critique des médias, c’est une critique de la position même de la sociologie comme discours d’expertise qu’il s’agit d’engager » souligne le sociologue.

Franck Poupeau analyse le triomphe d’une sociologie d’État. Les déterminismes sociaux et les conflits politiques sont occultés. La sociologie doit désormais diagnostiquer des « malaises » de la société. Les experts participent au contrôle social et à la construction d’un État managérial attaché à la rentabilité des individus.

Franck Poupeau dénonce le populisme postcolonial. Cette idéologie s’attache à défendre la culture des dominés. En Amérique latine, les bons indigènes s’opposent à la culture occidentale des blancs colonisateurs. Pourtant, la culture indigène semble loin d’être une voie d’émancipation contre l’universalisme occidental. Au contraire, les cultures indigènes reposent sur des communautés patriarcales et autoritaires. Le primitivisme ne permet pas vraiment l’abolition de toutes les formes de domination.

Franck Poupeau, après ses critiques intéressantes, continue à défendre la sociologie contre ses détracteurs les plus radicaux. Jacques Rancière critique la sociologie de la domination, incarnée par Pierre Bourdieu. Le philosophe s’attache à la « parole ouvrière » contre les analyses sociologiques sur le prolétariat. Pourtant, les ouvriers qui écrivent font souvent partie d’une minorité très cultivée du prolétariat proche de l’anarcho-syndicalisme.

Mais les classes populaires semblent peu politisées et adoptent un rapport d’indifférences à l’égard des affaires publiques. La sociologie doit permettre de comprendre le consentement à l’ordre social de la part des dominés. La connaissance du monde social ne s’oppose pas à l’autonomie ouvrière mais apparaît au contraire comme l’une de ses conditions.

Malgré des réflexions pertinentes, le propos de Franck Poupeau reste limité. Sa défense corporatiste de la sociologie révèle son impuissance. La sociologie s’attache surtout à faire science. La critique scientifique semble nécessaire, mais loin d’être suffisante, pour ouvrir des perspectives émancipatrices. La sociologie se contente d’observer la reproduction sociale alors que la pensée révolutionnaire s’attache surtout aux moyens de la briser. La dimension scientifique occulte l’utopie, la sensibilité critique, le sentiment de révolte qui fondent les luttes sociales. Les avant-gardes artistiques, mais aussi le romantisme révolutionnaire, insistent sur cette dimension sensible, contre le scientisme froid. La proposition de Pierre Bourdieu de fonder un « intellectuel collectif » révèle ses limites. La gauche de gauche se cantonne à une médiocre contre-expertise, avec Attac ou la Fondation Copernic. En revanche l’extrême gauche refuse de penser la perspective d’un renversement de l’ordre social. La réflexion autour de la rupture avec l’État et le capitalisme cède toujours le pas à une ennuyeuse description des dernières réformes libérales. Au contraire, le bouillenement critique qui émane des luttes doit s’articuler avec une perspectivede rupture révolutionnaire.

Source: Franck Poupeau, Les mésaventures de la critique, Raisons d’agir, 2012

Bonnes feuilles sur le site de la revue Contretemps

Articles liés :

Congédier la gauche (de gauche)

Luc Boltanski et la pensée critique

Le marxisme hérétique de Daniel Bensaïd

Désobéissants et nouveaux militants

Pour aller plus loin:

Franck Poupeau, « Des gens formidables« , Le Monde diplomatique, novembre 2011

Vidéos: « Franck Poupeau, engagement politique et sciences sociales »

Intervention de franck Poupeau sur le site Du public au commun

Revue Agone n°27 et 26, « Revenir aux luttes« , 2002

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Lu sur « Zones Subversives » : http://zones-subversives.over-blog.com/article-sociologie-gauche-radicale-et-pensee-critique-112689945.html

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